Vertige · Le monde résolu
comment tout déléguer ?
Dans un monde où tout est facile, que reste-t-il à faire ?
L'IA ne promet pas seulement de travailler à notre place. Elle promet de mieux écrire, mieux composer, mieux soigner, mieux conseiller. Si tout ce que nous faisons peut être mieux fait par autre chose, la question devient : pourquoi le faire encore ?
Le joueur de go qui a abandonné, et ceux qui ont continué
En mars 2016, le programme AlphaGo bat le champion sud-coréen Lee Sedol, quatre parties à une. Le go passait pour le dernier grand jeu où l'intuition humaine resterait hors d'atteinte des machines. Trois ans plus tard, Lee Sedol prend sa retraite. Il explique en substance que même s'il redevenait numéro un, il existerait désormais une entité impossible à vaincre.
Sa réaction est compréhensible. Elle n'est pourtant pas la seule possible. Une étude publiée en 2023 dans la revue PNAS, portant sur des millions de coups joués par des professionnels, montre qu'après l'arrivée des IA surhumaines, les joueurs humains ont progressé : leurs décisions sont devenues meilleures, et plus originales. La machine ne les a pas fait disparaître. Elle leur a ouvert des parties du jeu qu'ils ne voyaient pas.
Les échecs ont suivi le même chemin. Et personne n'a cessé de courir le marathon quand la voiture a été inventée. La leçon est simple : la valeur d'une activité ne dépend pas du fait d'y être le meilleur, sauf si cette valeur tenait uniquement au résultat ou au classement. Lee Sedol jouait peut-être pour être le premier. D'autres jouaient pour jouer.
Deux sortes de raisons de faire quelque chose
Il y a deux grandes raisons de faire une chose. On peut la faire pour son résultat : c'est une raison instrumentale. Ou on peut la faire pour elle-même, parce que la faire est déjà ce qui compte : c'est une raison intrinsèque.
J'écris une lettre de réclamation pour obtenir un remboursement : seul le résultat m'importe, et je serais ravi qu'une machine s'en charge. J'écris une lettre à un ami malade pour lui dire qu'il compte : la déléguer lui retirerait presque toute sa valeur. Le texte serait peut-être mieux tourné, mais ce ne serait plus moi qui pense à lui.
Un test permet de faire le tri : si une machine pouvait produire le résultat instantanément, voudrais-je encore le faire ? Si la réponse est oui, cette activité contient quelque chose d'intrinsèque. La plupart de nos activités mêlent les deux, et l'IA agit comme une centrifugeuse : elle sépare ce que nous faisions pour le résultat de ce que nous faisions pour la chose.
En 1974, Robert Nozick a imaginé une expérience de pensée qui va plus loin. Supposons une « machine à expériences » à laquelle on pourrait se brancher pour vivre, de l'intérieur, toutes les expériences qu'on souhaite : écrire un grand roman, se faire des amis, être aimé. Tout paraîtrait parfaitement réel. Vous brancheriez-vous pour la vie ?
La plupart des gens refusent. Nozick en tire trois raisons : nous voulons faire certaines choses, et pas seulement avoir l'impression de les faire ; nous voulons être une certaine sorte de personne ; et nous voulons être en contact avec la réalité. Voilà pourquoi le résultat ne suffit pas. Nous voulons l'avoir fait.
Bostrom et l'utopie profonde
Le philosophe Nick Bostrom a longtemps étudié les risques de l'IA. Dans Deep Utopia (2024), il se demande ce qui arriverait si tout se passait bien. Il imagine un monde « résolu », où la technologie peut faire presque tout ce que nous faisons, mieux que nous.
Son point de départ est radical. On pense d'habitude qu'une fois le travail automatisé, il nous restera au moins à nous améliorer nous-mêmes : faire du sport, apprendre, nous cultiver. Mais dans un monde vraiment résolu, même cela pourrait devenir superflu : un traitement pourrait nous donner la forme physique, une technologie pourrait installer directement un savoir. Ce n'est plus seulement le travail qui devient inutile, c'est l'effort lui-même.
Bostrom ne conclut pas au désespoir. Il explore ce qui resterait : le plaisir, la richesse et la texture de l'expérience, les activités faites pour elles-mêmes, les buts que l'on se donne volontairement (comme dans les jeux), et tout le tissu des relations, des traditions et des cultures, où une chose compte parce qu'elle compte pour d'autres. Son livre montre surtout ceci : dans un monde résolu, le sens ne vient plus de la nécessité. Il faut le choisir.
Rosa : le monde qu'on ne peut pas commander
Le sociologue allemand Hartmut Rosa décrit la modernité comme un immense projet : rendre le monde disponible. Le rendre visible, accessible, maîtrisable, utilisable. Nous y avons largement réussi : la musique du monde entier tient dans une poche, la nourriture arrive à la porte, la réponse à presque toute question est instantanée.
Or, observe Rosa, les expériences qui nous font nous sentir vraiment vivants ont une caractéristique commune : elles ne se commandent pas. Tomber amoureux, être saisi par un paysage, vivre une conversation où quelque chose se passe vraiment, être bouleversé par une œuvre. Rosa appelle cela la résonance : un rapport au monde où quelque chose nous répond, sans que nous l'ayons fabriqué.
Plus le monde nous devient disponible, plus il risque de se taire.
D'après H. Rosa, Rendre le monde indisponible, 2018
On ne peut pas produire la résonance à la demande, et c'est justement pour cela qu'elle a de la valeur. L'IA est la plus puissante machine à rendre disponible jamais inventée. Le risque n'est pas qu'elle nous rende malheureux, mais qu'elle rende tout accessible et que plus rien ne nous parle. La conséquence pratique est simple et exigeante : protéger des zones d'indisponible. Des choses qu'on ne cherche pas à optimiser, qu'on laisse venir.
Choisir ses obstacles
Revenons à Bernard Suits et à sa définition du jeu : une tentative volontaire de surmonter des obstacles inutiles. Dans un monde où plus aucun obstacle n'est nécessaire, la liberté prend une forme nouvelle : choisir les obstacles qui valent d'être affrontés.
L'alpiniste ne prend pas l'hélicoptère pour atteindre le sommet. Pourquoi apprendre une langue quand la traduction est parfaite ? Parce que parler une langue change la manière d'habiter le monde : on comprend les plaisanteries, on rêve autrement, on entre dans d'autres relations. Le résultat (comprendre une phrase) peut être délégué ; la transformation (devenir quelqu'un qui parle cette langue) ne le peut pas.
Il ne s'agit pas de glorifier l'effort ou la souffrance pour eux-mêmes. Il s'agit de reconnaître que certains biens ne sont accessibles qu'à travers l'effort : la maîtrise, la compréhension, la fierté d'avoir appris, le fait d'être changé par ce qu'on a traversé. Ce qu'on obtient sans le traverser ne nous transforme pas.
Objection
« C'est une nostalgie d'artisan. » Bien des tâches étaient d'épuisantes corvées. La machine à laver a libéré des millions d'heures, surtout pour les femmes, et personne ne regrette de laver le linge à la main.
Réponse
Tout à fait. Il faut distinguer la friction qui écrase (la paperasse, la corvée, le travail répétitif et sans fin) et la friction qui forme. Se débarrasser de la première est un progrès sans mélange. La question est de savoir reconnaître la seconde, et de ne pas l'abandonner par simple réflexe de commodité. L'exemple de la machine à laver pose d'ailleurs la bonne question : qu'avons-nous fait du temps qu'elle nous a rendu ?
Pour lire plus loin
- Anarchie, État et utopie (1974), chap. 3, Robert Nozick · la machine à expériences
- Deep Utopia (2024), Nick Bostrom · le sens dans un monde résolu
- Rendre le monde indisponible (2020), Hartmut Rosa · court et très éclairant
- Éloge du carburateur (2009), Matthew Crawford · la valeur de faire soi-même