Vertige · La longévité

comment vivre jusqu'à 150 ans ?

Une vie plus longue serait-elle une vie plus pleine ?

La recherche sur le vieillissement, accélérée par l'IA, promet des décennies supplémentaires. La question n'est plus seulement « est-ce possible ? » mais « qu'en ferions-nous ? ». Et ce que nous en ferions en dit long sur ce que nous faisons déjà du temps que nous avons.

Lecture

Ce que l'on veut vraiment quand on veut vivre plus longtemps

Le désir de vivre plus longtemps est presque universel, et parfaitement raisonnable : la plupart d'entre nous ne veulent pas mourir demain, ni l'an prochain, ni dans dix ans. Mais derrière cette envie se cachent plusieurs désirs différents, qu'il vaut la peine de séparer.

Il y a le désir de ne pas souffrir du déclin : garder son corps, sa mémoire, son autonomie. Il y a le désir de ne pas perdre ceux qu'on aime, ou de ne pas leur être arraché. Il y a le désir d'avoir enfin le temps : de faire ce qu'on n'a pas fait, de réparer, d'apprendre. Et il y a, plus vertigineux, le désir de ne pas cesser d'exister du tout.

Distinguer ces désirs, c'est déjà répondre en partie. On peut vouloir le premier sans vouloir le dernier. Et l'on découvre vite que le troisième, « avoir le temps », en dit plus sur notre façon de vivre aujourd'hui que sur la durée dont nous aurions besoin.

Sénèque : la vie n'est pas courte, elle est gaspillée

Il y a près de deux mille ans, Sénèque écrivait à son ami Paulinus un petit traité qui n'a pas pris une ride. Sa thèse tient en une phrase :

« Ce n'est pas que nous ayons peu de temps, c'est que nous en perdons beaucoup. »

Sénèque, De la brièveté de la vie, I

Pour Sénèque, le problème n'est pas la quantité de vie mais la manière dont nous sommes occupés : absorbés par des affaires qui ne sont pas les nôtres, par l'ambition, par les attentes des autres, par le projet toujours repoussé de « commencer à vivre » plus tard. Celui qui vit ainsi peut atteindre un grand âge sans avoir vraiment vécu : il a seulement duré.

Si Sénèque a raison, quelques décennies de plus ne changent rien d'essentiel. Une vie dix fois plus longue serait un gaspillage dix fois plus long, tant que notre rapport au temps reste le même. Mais l'argument se retourne aussi : une longévité accrue pourrait être l'occasion de sortir enfin de l'urgence, à condition de savoir ce qu'on ferait de ce temps libéré.

Bernard Williams : l'ennui de l'immortalité

En 1973, le philosophe britannique Bernard Williams publie un article devenu classique sur un personnage de théâtre, Elina Makropoulos. Dans la pièce de Karel Čapek, reprise en opéra par Janáček, elle a bu un élixir et vit depuis trois cent quarante-deux ans. Elle est devenue froide, indifférente, lasse de tout. À la fin, elle refuse de reprendre l'élixir.

Williams en tire un argument. Ce qui nous fait tenir à la vie, ce sont nos désirs catégoriques : les projets et les attachements qui nous tirent vers l'avant. Or une vie assez longue finirait par les épuiser. De deux choses l'une. Soit je reste la même personne, avec le même caractère, et je finis par avoir fait le tour de ce qui peut m'intéresser : l'ennui gagne. Soit je change assez pour renouveler mes désirs, mais alors ce n'est plus vraiment moi qui survis.

La littérature a souvent imaginé la même chose. Dans Tous les hommes sont mortels (1946), Simone de Beauvoir suit Fosca, immortel depuis le XIIIe siècle, qui finit par voir toute entreprise humaine comme vaine : rien ne compte pour qui a l'éternité devant soi. Chez Borges, dans « L'Immortel », les hommes qui ne meurent plus cessent d'agir, puisque tout finira de toute façon par arriver.

Objection

Le pessimisme de Williams est-il fondé ? Le philosophe John Martin Fischer répond que beaucoup de nos plaisirs sont répétables : un bon repas, une marche en forêt, une musique aimée, faire l'amour. On ne s'en lasse pas, parce qu'ils ne s'épuisent pas comme un projet qu'on achève.

Ce qu'on peut en retenir

Le débat est ouvert, et il porte sur l'immortalité, pas sur quelques décennies de plus. Mais il apprend quelque chose d'utile dès maintenant : une vie qui ne tient qu'à des projets, c'est-à-dire à des choses qui se terminent, est plus fragile qu'une vie qui tient aussi à des choses qu'on peut refaire sans fin. On y revient dans Que vaut-il la peine de vouloir ?

Ce que la mort rend possible

Un argument plus profond renverse la question. Ce n'est pas seulement que la mort serait un mal nécessaire : c'est qu'elle rend possible une partie de ce qui donne de la valeur à la vie.

Le philosophe Martin Hägglund le développe dans This Life (2019). Si notre temps était infini, rien ne serait urgent, donc rien ne serait vraiment choisi. Je pourrais toujours le faire plus tard ; je pourrais tout faire, l'un après l'autre. C'est parce que notre temps est limité que la question « qu'est-ce que je fais de ma vie ? » a un sens, et que consacrer du temps à quelqu'un est une preuve d'amour : ce temps-là, je ne le donne pas à autre chose.

Il faut être honnête : cet argument vise l'immortalité, pas cent cinquante ans. Une vie de cent cinquante ans resterait finie, et donc encore faite de choix. Il ne dit pas « n'allongez pas la vie ». Il dit autre chose, de plus utile : n'espérez pas qu'un surplus de temps vous dispense un jour de choisir.

Les questions qu'on oublie de poser

Le débat sur la longévité se concentre souvent sur l'individu. Il a pourtant des dimensions collectives qui touchent directement au sens.

  • Le renouvellement. Le physicien Max Planck disait en substance qu'une nouvelle vérité scientifique ne triomphe pas en convainquant ses adversaires, mais parce que ceux-ci finissent par mourir. Une société où les générations ne cèdent plus la place serait-elle encore capable de changer ?
  • Les liens. « Jusqu'à ce que la mort nous sépare » ne veut plus dire la même chose sur cent vingt ans. Qu'est-ce qu'une fidélité, une amitié, un engagement à cette échelle ?
  • La justice. Si quelques-uns peuvent s'offrir des décennies de plus, l'inégalité ne porte plus seulement sur ce qu'on possède, mais sur le temps même qu'on a pour vivre.

À l'opposé, l'oncologue Ezekiel Emanuel a publié en 2014 un texte provocateur, « Pourquoi j'espère mourir à 75 ans ». Il n'y défend pas l'euthanasie : il annonce qu'il refusera, passé cet âge, les traitements destinés seulement à prolonger sa vie. Son argument : il préfère qu'on se souvienne de lui vivant et entier, plutôt que de tout faire pour durer. On n'est pas obligé de le suivre, mais sa position rappelle qu'une vie n'est pas seulement une quantité ; c'est aussi une forme, avec un début, un milieu et une fin.

Ce que la question change dès aujourd'hui

Le plus intéressant, dans l'hypothèse d'une vie beaucoup plus longue, c'est qu'elle fonctionne comme un miroir. Imaginez qu'on vous garantisse trois cents ans en bonne santé. Que changeriez-vous dans votre semaine prochaine ?

Si la réponse est « rien, j'aurais juste moins de pression », il est possible que vous repoussiez déjà ce qui compte, en attendant un temps qui ne viendra pas. Si la réponse est « j'oserais enfin changer de métier, apprendre le violoncelle, réparer cette relation », alors ce qui vous en empêche aujourd'hui n'est pas le manque de temps. C'est plutôt la peur de mal employer le temps qu'on a.

La longévité promet de nous donner plus de temps. Elle révèle surtout que nous traitons le temps comme une ressource à accumuler, alors qu'il s'agit d'une vie à habiter. Sénèque l'avait dit autrement : on ne commence pas à vivre quand on a enfin du temps devant soi, mais quand on cesse de remettre à plus tard.

Pour lire plus loin

  • De la brièveté de la vie, Sénèque · court, limpide, toujours actuel
  • « The Makropulos Case », dans Problems of the Self (1973), Bernard Williams · l'argument de l'ennui
  • Tous les hommes sont mortels (1946), Simone de Beauvoir · l'immortalité racontée de l'intérieur
  • This Life (2019), Martin Hägglund · la finitude comme condition du choix